N'oublions pas la Da qui berça le petit Aimé.
En Martinique on appelait la nourrice d'un enfant sa Da, en Guadeloupe on disait la Mabo (de “ma bonne”). C'était, dans les familles qui pouvaient se l'offrir, la seconde mère, la servante attentionnée qui était attachée à l'enfant et veillait à son confort et à sa bonne éducation.
Aimé Césaire, naquit et vécut enfant sur la Plantation Eyma de Basse-Pointe, dans le nord de la Martinique. Sa Da était d'origine indienne, comme le sont encore bon nombre d'habitants de l'endroit. Âgée, cette dame eut toujours libre droit d'accès en Mairie de Fort-de-France, même en période de crue, pour voir l'enfant devenu écrivain, puis maire, puis député - celui qu'elle avait nourricé. Les chants tamouls dont elle le berça restèrent dans sa mémoire, il les évoquait à l'occasion.
Tel avait été aussi le cas d'Alexis Léger, blanc créole de Guadeloupe, le futur Saint-John Perse, lui aussi initié enfant à la magie des sons sacrés de l'Inde par les servantes de sa mère, sur la plantation Bois Debout à Capesterre.
Lors d’un entretien vers 1971, l'auteur d' “Eloges” expliquait à Mme Mireille Sacotte, une de ses biographes, que
sa nourrice de la Guadeloupe – une Indienne shivaïte – le fit agréer, à la mort du grand prêtre de la communauté à laquelle elle appartenait, comme l’enfant dans lequel le dieu Shiva allait se réincarner au cours des cérémonies rituelles de l’an neuf : à l’âge de trois ans, le soir de la fête, complètement enduit de safran, tatoué au front du trident shivaïque, juché sur un trône porté à bras d’homme, il fut, lors d’une grande procession nocturne, présenté aux fidèles... et le rite se répéta trois années durant…
M. Raphaël Confiant écrit à propos du même Saint-John Perse qu'il
évoque les langues dravidiennes...
et parmi elles, ce tamoul qu'il a dû
entendre fredonner par cette
servante « qui sentait bon le
ricin... Cette trop belle servante
hindoue... disciple secrète du dieu
Civa » qui fredonnait donc tout à la
fois, chose extraordinaire, la plus
vieille langue du monde, et la plus
neuve, à savoir le créole.
Quant au poète et homme
politique Aimé Césaire, il aimait
son peuple toutes races et couleurs
confondues.
Il manifestait naturellement ce
sentiment. Il s'asseyait pour faire
causette dans l'escalier du père
Noël Mardayé, surnommé le Papa Noël,
celui qui faisait figure de chef des
koulis du “dépôt” d'Obéro
(1), le commandeur du
service de nettoyage de
Fort-de-France (cimetière, tinettes
à caca...). Cette corvée on le sait
était devenue le lot et perçue comme
la malédiction de ces koulis,
rejetés telle une caste inférieure
par le reste de la population.
Anthropologue spécialiste de
l'engagisme et des apports indiens
aux îles, M. Gerry L'Étang a rédigé
un rapport sur l'héritage culturel
des migrants Congo, Indiens et
Chinois à la Martinique.
Il dépeint ainsi la situation des
kouli, ces “indjens” qui
ayant déserté les plantations du
nord de l'île se retrouvaient dans
la ville à errer :
A l'issue des retours en Inde (le dernier convoi quitta l'île en 1900), se retrouvèrent au dépôt de l'immigration sis à Fort-de-France quelques dizaines d'Indiens qui attendaient là un improbable navire de rapatriement, ou encore qui, venus embarquer, s'étaient ravisés et avaient décidé de rester à la Martinique. Loin des Habitations, ils vivaient d'expédients et constituaient un souci pour le Conseil général (qui avait en charge le dépôt) et la municipalité. Cette dernière les affecta alors au nettoiement de la ville.
Ce groupe de balayeurs indiens, renforcé d'apports successifs en provenance des plantations à mesure que s'étendait le chef-lieu, se vit attribuer l'exclusivité d'une tâche méprisée. Et le proverbe de s'enrichir d'une nouvelle acception: “tout Indien se retrouvera un jour ou l'autre balayeur de trottoir” - tout kouli ni on kout dalo pou'y fè. En fait, dans un cas comme dans l'autre, l'expression énonce une malédiction.
Cette dépréciation générale de l'Indien allait s'exacerber au travers de l'appellation créole qui le stigmatisera : kouli. L'expression, probablement d'origine tamoule (kuli), signifie originellement salaire et par extension salarié. Elle fut utilisée par les Anglais puis par les Français en Extrême-Orient (Inde, Chine, etc.) pour qualifier un ensemble varié de travailleurs non spécialisés aux revenus précaires : employés aux travaux pénibles, dockers, manœuvres, tireurs de pousse-pousse, journaliers agricoles, ouvriers, etc.
Evariste Zéphirin, petit-fils de Noël Mardayé, se souvient de la vie dans le dédale du dalot :
La tare héréditaire qui en fit des
parias dans leur ancien pays, les
poussait dans cette voie, comme si
le karma se propageait hors de
l'Inde pour les atteindre en
Martinique. Les Koulis volés, peuple
en marge de la vie, restaient ici
comme là-bas, la dernière race après
les chiens, des êtres juste bons à
vivre dans les excréments, à mendier
leur pain et à dormir dans les
caniveaux.
L'histoire ne fut pas tendre
avec eux, leur vie ici fut sans
doute pareille à là-bas, peut être
mieux ici. Mais quoi qu'il en soit,
ces gens restaient dans
l'antichambre de la vie, spectateurs
de leur existence, écartant,
nettoyant les chemins, pour
qu'aucune personne ne bute sur un
tas d'ordures encombrant son
passage.
Le Marché aux Légumes restait le
lieu de rencontre, de rendez-vous,
l'endroit qu'ils appréciaient plus
que tout, percevant, sans doute,
les marchandes comme gens pareils à
eux, vivant elles aussi dans un
monde exsangue que la population
d'ici avait mis au rebut.
Tous ces Koulis, chassés des habitations suite à l’affaire des quarante-deux de Basse-Pointe, se réfugièrent dans un quartier au nord du centre ville, plus précisément, sur une langue de terre assise sur des terrains marécageux, dans l'îlet d'Au-Béraud, inclus dans le quartier des Terres Sainville.
Le sort des Indiens de l'habitation Bois-Debout à Capesterre de Guadeloupe au XIXème siècle était ainsi décrit par la blanche-pays de l'époque Renée Dormoy :
Assis par terre, les jambes
croisées, tous mangeaient avec les
mains. Où auraient-ils pris, pauvres
gens, des écuelles et des
fourchettes pour tant de monde? Je
crois même qu'ils n'en auraient pas
souhaité, étant habitués à toujours
manger avec les mains, comme les
nègres du reste.
Que dire aujourd'hui, du verbe de
cette chanson Saint-Pierraise,
antérieure à l'éruption de la Pelée,
sinon qu'il témoigne des attitudes
de l'époque et de relents qui auront
la vie dure :
Nonm-lan sôti lôt bô
péyi’y,
I pasé dlo vini isi,
Tout moun té ka pran
li pou moun,
Pandan tan-an sé
vakabon (bis).
Mwen fè si mwa dan
le ménaj,
Mi tout lajan
nonm-lan ban mwen:
I ba mwen di fran
man ba bôn mwen,
Fo mwen mété sen
fran asou’y.
Mwen fè twa mwa de
maladi,
Mi tout rumèd
nonm-lan ban mwen,
Mi tout mèdsen
nonm-lan ban mwen:
I ba mwen an nonm
pou swanyé mwen.
Refrain
Woy! Vini wè kouli-a,
woy!
Kouli-a, kouli-a,
woy!
Ba li lè pou li pasé,
Pou li fè kout
twotwè li kanmenm
Woy! Vini wè kouli-a,
woy!
Kouli-a, kouli-a, wo!
Ba li lè pou li pasé,
Pou li peu chanjé de
konduit
La Négritude de Césaire relevait le plus meurtri des opprimés pour en faire un fer de lance du respect de l'homme, de tout homme. Mais ce n'est pas à un mesquin ethno-centrisme de blablature. Née du soulèvement de cœur d'un être humble et compassionné, la Négritude ne cautionne le mépris hautain d'aucune ethnie par une autre : elle englobe toute la souffrance de l'humanité, celle de l'homme-hindou-de-Calcutta... de l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture... sachant que
Chaque peuple quelque
petit qu'il soit
Tient une partie
du front
Donc en définitive
est comptable
D'une part même
infime
De l'espérance
humaine.
M. Jean-Pierre Arsaye relate ainsi la vie des Indiens et la qualité de leurs rapports avec Aimé Césaire dans “Mémoire d'Au-Béro” :
Aimé Césaire qui, paraît-il,
aimait spécialement discuter avec
Homère Nahou, était lui aussi
chaleureusement accueilli dans le
quartier et ce, même après sa
démission en 1956 de la Caravelle
Rouge, pour employer une expression
de Georges Gratiant.
À chaque réélection du
député-maire, les habitants d'Au-Béro
se joignaient aux gens des
Terres-Sainville, de Trénelle et
autres lieux pour une retraite aux
flambeaux aux premiers rangs de
laquelle ils se plaçaient.
Leur assiduité à la messe
dominicale était cependant
irréprochable. Et ils se
confessaient, communiaient,
faisaient baptiser leurs enfants.
L'absolution était toujours donnée à
tel ou tel qui se trouvait à
l'article de la mort…
Aimé Césaire était-il homme à se rallier au sentiment indigne de mépris dont les minorités firent les frais dans nos îles de la part des descendants d'esclaves libérés? Sa doctrine bien comprise ne rejette la personne de quiconque. Elle tend à nous élever au-dessus de l'indignité enfouie en l'un et l'autre, à extirper la méchanceté d'où qu'elle vienne.
Faudrait-il, au nom d'une africanité plus réductrice que noble, couper en deux, comme au jugement de Salomon, celui qui descend à la fois du Nègre et de l'Indien?
Dans les années 1960, le calypsonien Mighty Dougla, batazendien de Trinidad & Tobago, qui eût préféré jouir fièrement de sa double origine, exprimait ainsi le dilemme de milliers de ses congénères :
If they sending
Indians to India
And Africans
back to Africa
Well somebody
please just tell me
Where they
sending poor me?
I am neither one
nor the other
Six of one, half
a dozen of the other
So if they
sending all these people back home
for true
They got to
split me in two,
Au-Béro était un lieu d'indiens
démunis qui recevait les chabins,
les noirs, même des blancs créoles
en perte de tout...
Le Poète qui persifla toute la cruauté du Monde était pleinement conscient, et heureux, que par-delà des apparences, nous soyions tous un peu Indien, beaucoup Nègre, assez Blanc, peu ou prou Sino... Libanais, sans omettre l'Amérindien - le désapparu, selon M. Édouard Glissant.
Saint-John Perse, le poète de l'autre île, passa son enfance au sein de la même diversité. M. Patrick Chamoiseau - qui l'avait un temps opposé à Césaire - lui fait cette adresse dans une Méditation :
Autour de vous, des négresses, des chabines, des mulâtresses, des servantes indiennes, des chinois. Des façons d'Afrique, des survivances amérindiennes, des cultes étranges du dieu Shiva dessous les gestes qui vous dorlotent...
Aimé Césaire envoyait son chauffeur quérir diverses personnes de toutes origines, pour causer. C'est le bonheur qu'a connu Madame Christiane Sacarabany, auteur du roman intitulé “L'Indien au Sang Noir” et plus récemment, de “Son Matalon”, livre d'art illustré avec le concours de M. Luc Marlin, qui remet en valeur l'apport indien à la culture antillaise.
Manière sans doute pour le Poète de
se remémorer les jours de la
plantation de Martinique la plus
fournie en indjens - qui
inféodés, qui militants contre
l'exploitation Béké. Les travaux et
les jours de ces rescapés d'une
civilisation millénaire, la lente et
inévitable créolisation d'un peuple
qui a contribué par son courage
tranquille, sa patience infinie à
reconstruire les îles après
l'abolition de l'esclavage, sont
aussi décrits dans le roman “Eclats
d'Inde” de l'écrivain Camille
Moutoussamy, originaire de la même
plantation qu'Aimé Césaire.
L'Aimé de l'Eyma avait
d'ailleurs hérité par son ascendance
maternelle d'une part de sang
indien. L'attestent volontiers
coiffeur et photographes, ses
proches, et surtout son arbre
ancestral, établi par Madame Enry
Lony, généalogiste de profession au
Centre d'affaires Agora. La
municipalité de Basse-Pointe devait
faire cadeau d'un exemplaire de son
arbre généalogique à l'illustre
enfant du Nord lors d'une cérémonie
“de retour” en 2005.
En 2003, au cœur des cérémonies
du cent cinquantenaire de l'arrivée
des travailleurs indiens aux
Antilles Françaises, Aimé Césaire,
maire honoraire de Fort-de-France,
avait honoré de sa présence
l'inauguration du buste du Mahatma
Gandhi envoyé par l'Inde pour sa
ville.
Aux côtés de son dauphin, M. Serge Letchimy - notable au patronyme bien frappé s'il en est (nom francisé de la divinité indienne de l'abondance...), le Maître avait alors improvisé un fort bel éloge, hélas non préservé, de l'apport incontestable des travailleurs koulis, ou Indjens, à tous les secteurs du pays Martinique.
Sri Suresh Kumar Pillai, chercheur et écrivain, cinéaste-reporter spécialiste de la diaspora indienne et de l'engagisme, eut aussi le privilège de rencontrer le Chantre de la Négritude. Apprenant son grand départ, Sri Suresh nous envoyait ce témoignage depuis la Nouvelle-Delhi :
I feel so sad to hear this
departure of a great soul.
I remember the fondness and
warmth that he extended to me when I
met him. He immediately picked up
his pen to write his name in Tamil
when I offered him help.
A wonderful human being with
great compassion to all,
particularly towards Indians...
Poète, le mauricien d'origine indienne Khal Torabully a éprouvé des sentiments très proches au contact du grand Nègre :
J’ai rencontré Aimé en 1996, à la
mairie de Fort-de-France. Son
accueil et son humanité poétique ont
laissé en moi une trace indélébile.
Il a lu en toute complicité mon
texte “Cale d’étoiles, Coolitude”,
bousculant ses activités d’élu, et
nous avons partagé là un
extraordinaire moment de poésie et
de profonde humanité... cet immense
poète m’a donné l’embrassade
authentique du poète fraternel.
Sans discours, sans coterie. Avec
la dignité qui sied au grand, très
grand monsieur qu’il fut et demeure.
Linguiste affectueux, le Chantre
s'était même procuré des livres pour
s'initier tant soit peu au Tamoul.
Langue classique et littéraire,
qu'il trouva ô combien complexe! Le
26 juin 2003, me faisant l'insigne
honneur de me léguer le dictionnaire
Tamoul-Anglais de sa bibliothèque,
Monsieur Aimé Césaire l'avait ainsi
dédicacé :
... Je pense qu'il faudrait enseigner le Tamoul aux Antillais, bien entendu entre autres langues.
Généreuse évidence.
Pendant des décennies le Tamoul fut parlé, chanté, lu et écrit par des dizaines de milliers d'habitants de Guadeloupe et Martinique, avec le Telougou et, pour les Indiens venus par Calcutta, le Bhodjpuri, l'Hindoustani... Un riche pan du patrimoine linguistique, dépecé par la ridiculisation et l'ostracisme missionnaire et scolaire a fini par dépérir aux îles.
De ce nanni-nannan, il nous reste des mots passés dans le créole, et quantité de noms de famille ancestraux. Les prénoms en langues indiennes furent bannis par l'état-civil, évangile officiel oblige.
Une culture originale devait naître de la dissolution des langues d'Asie et d'Afrique et de ces fragments de mémoire épique. Sir Derek, autre génial poète de la Caraïbe, louait l'élan créatif de résilience exaltée des peuples brassés dans son discours de réception du Prix Nobel de Littérature en 1992 :
Deprived of their original language, the captured and indentured tribes create their own, accreting and secreting fragments of an old, an epic vocabulary, from Asia and from Africa, but to an ancestral, an ecstatic rhythm in the blood that cannot be subdued by slavery or indenture, while nouns are renamed and the given names of places accepted like Felicity village or Choiseul.
The original language dissolves
from the exhaustion of distance like
fog trying to cross an ocean, but
this process of renaming, of finding
new metaphors, is the same process
that the poet faces every morning...
On sait le peu d'indianité cultuelle et culturelle qui survécut en Martinique et en Guadeloupe, grâce à la farouche détermination de quelques-uns, malgré tous les aléas. On ne peut nier l'impact positif à tous niveaux des travailleurs indiens et de leurs descendants sous nos latitudes.
La réticence à les admettre dans le
monde créole a été coriace.
Aujourd'hui, les apports de leur
culture sont le bien de tout un
chacun.
La vastitude d'oubli et de rejet de sa propre histoire non enseignée pèse sur l'indo-antillais. Cela laisse pantois, quand on compare sa destinée à celle de ses frères et sœurs de sang déposés par les mêmes bateaux à l'île Maurice ou à la Réunion, avant l'éparpillage du reste dans les plantations de la Caraïbe.
M. Jean-Pierre Arsaye, descendant d'Indien et chercheur enquêtant sur l'histoire d'Au-Béro, quartier indo-foyalais définitivement emporté en 1970 par le cyclone Dorothy, a buté sur cette carence de la mémoire :
Mais ce fut en vain que je
cherchai dans les archives... Notre
histoire antillaise souffre
d'oblitération.
Et donc, n'oublions pas la Da
Tamoule du Nègre Fondamental.
Qui sait son nom ? Qui aurait sa
photo ?
Jean S. Sahaï-Viranin