Essai d’interprétation

Au vu de trois extraits cités précédemment, il semble que les auteurs tentent de décrire une œuvre architecturale proche du pandèl indien. L’île étant le point de rencontre de diverses civilisations distinctes, européenne, asiatique, africaine et malgache. La salle verte témoigne quant à elle de la rencontre particulière des influences indiennes et européennes.

Il est compréhensible alors que leurs connaissances, leurs registres de savoir-faire et d’usage s’entrecroisent pour donner lieu à une physionomie empreinte de chacune de ces influences. Cela s’observe en ce qui concerne la salle verte européenne ou le pandèl indien. Il est possible qu’en voyant cette réalisation architecturale indienne, les propriétaires se soient rappelés de leur " salle verte ".

Les réalisations indiennes ont voulu être décrites et pour cela il fallait dans la langue française piocher dans le registre lexical pour tenter d’expliquer un phénomène que l’on découvre pour la première fois. En voyant un pandèl il se manifeste le réflexe de le décrire aux autres avec des mots désignant un élément similaire.

LE COURT parle de pagode, une espèce de petite case faite à partir de végétation, de couleur verte, le terme s’en rapprochant le plus est celui de " salle verte ". Il s’agit d’une approximation par défaut, puisée dans le lexique européen, une tentative d’expliquer quelque chose de nouveau en fonction de son répertoire, sa grille lexicale, cerner l’inconnu en ayant recours au registre du connu.

A La Réunion, la sal’ vert’ n’est pas l’apanage d’une seule fraction de la population – celle d’ascendance indienne. Comment cette appropriation, transformation, diffusion à l’ensemble d’un peuple a-t-elle pu se produire ? Comme le souligne Christian BARAT, le pandèl de l’Inde correspond à la sal’ vert’ réunionnaise (1). Son usage s’est généralisé à La Réunion et on la trouve également dans des milieux non indiens. Comment expliquer cette diffusion ?

La première raison possible réside dans le processus d’imitation : observation d’une structure végétale dans un espace temps sacré et festif par des personnes extérieures et désir de reproduction de cette unité dans un espace temps propre aux observateurs selon leurs valeurs. Elle aurait alors permis de répondre à un besoin, celui de palier à l’absence de salles polyvalentes ou de cabarets, des lieux de fêtes. Cette structure prenant alors une fonction tout indiquée.

Une autre raison peut être mise en exergue : le métissage. Le métissage est un élément primordial de circulation des valeurs et des savoirs. Le savoir-faire concernant la salle verte s’est transmis de génération en génération et sa fonction tout d’abord réservée à l’espace-temps sacré a progressivement concerné l’espace-temps profane au fur et à mesure de sa diffusion vers d’autres composantes de la population réunionnaise.

Il existe un point commun entre ces deux types de réalisations, leur caractère éphémère. Il n’existe aucune utilisation de clous, tout est fixé par des nœuds, des liens. Dans Le miracle de la Race Marius et Ary LEBLOND nous en donnent l’illustration : "  (…) Maîtres en l’art des reposoirs, les noirs avaient suspendu de porte en porte des guirlandes de liane aurore, des hampes de laurier blanc et des bouquets de géranium ; des cannes à sucre, aux encoignures, fixaient la verdure des mousses. "(2)

Il s’agit d’une construction temporaire, qui doit être démontée car la fête ne dure qu’un temps. Il y a aussi des raisons d’économie, les poteaux utilisés peuvent être réutilisés ou resservir pour un autre moment.

 


(1)BARAT Christian, Nargoulam. Culture et rites malbar à La Réunion, L’Harmattan-Edition du Tramail, Saint-Denis, 1989, 479p. , p. 463
(2)LEBLOND Marius-Ary, Le miracle de la race, Albin Michel, Paris, 1949, 317p. , p. 143

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