"A chantar m'er"
poème de Beatrix de Dia (1135-1189), chanté par Martina de Peira accompagnée par le Duo Saaj :

   Martina de Peira est une des chanteuses occitanes les plus réputées, et a notamment été récompensée avec sa mère Rosina par le Grand Prix de l'Académie Charles Cros. Le Duo Saaj, composé de Sylvie Hiély (sitar) et Laurent Gherzi (tabla), est basé à Marseille et met son talent au service de la musique indienne depuis des décennies en France. Voir ici leur interview.

   La trobairitz Beatriz, comtesse de Die dans l'actuel département de la Drôme, était l'épouse du puissant Guillaume de Poitiers (lui-même descendant du grand troubadour homonyme). Son amour pour Raimbaut d'Orange fut sa source d'inspiration.
   "A chantar m'er" est une canso dont, exceptionnellement, la partition de la musique originale a été conservée. En voici la transcription (pour la première strophe) :

1. A chantar m'er de so qu'eu no volria,
tant me rancur de lui cui sui amia;
car eu l'am mais que nuilla ren que sia:
vas lui no.m val merces ni cortezia
ni ma beltatz ni mos pretz ni mos sens;
c'atressi.m sui enganad' e trahia
Com degr' esser, s'eu fos dezavinens.

 

Je chanterai ce que j'aurais voulu ne jamais chanter
Tant j'ai de mal à cause de celui dont je suis l'amie
Car je l'aime plus que toute chose qui puisse être
Lui que ni la pitié ni la coutoisie ne peuvent émouvoir
Ni ma beauté, ni mon prix, ni mon bon sens
Ne m'ont empêchée d'être déçue et trahie
Comme j'aurais mérité de l'être si j'avais été vilaine

 

2. D'aisso.m conort, car anc non fi faillensa,
Amics, vas vos per nuilla captenenssa;
ans vo am mais non fetz Seguis Valensa,
e platz mi mout quez eu d'amar vos vensa,
lo meus amics, car etz lo plus valens;
mi faitz orgoil en digz et en parvensa,
et si etz francs vas totas autras gens.

 

Je me console en me disant que je n'ai en rien failli
Mon ami, je ne vous ai rien fait de mal
Je vous aime autant que Seguis a aimé Vallensa
Il me plaît beaucoup de songer que mon amour vous avait vaincu
Mon plus bel ami, vous qui êtes le plus valeureux
Vous faites l'orgueilleux envers moi en actes et en paroles
Alors que vous êtes agréable avec les autres

3. Meraveill me cum vostre cors s'orgoilla,
amics, vas me, per qui'ai razon queu.m doilla;
non es ges dreitz c'autr' amors vos mi toilla,
per nuilla ren que.us diga ni acoilla.
E membre vos cals fo.l comensamens
de nostr'amor! Ja Dompnedeus non voilla
qu'en ma colpa sia.l departimens.

 

Je m'étonne que votre coeur soit si fier
Mon ami, envers moi; aussi j'ai des raisons d'avoir mal
Ce n'est pas juste qu'un autre amour vous prenne à moi
Peu importe ce qui vous a été dit ou promis.
Souvenez-vous du commencement
De notre amour! Que Dieu fasse
Que cette séparation ne soit en rien de ma faute

 

4. Proeza grans, qu'el vostre cors s'aizina
e lo rics pretz qu'avetz, m'en ataïna,
c'una non sai, loindana ni vezina,
si vol amar, vas vos no si' aclina;
mas vos, amics, etz ben tant conoissens
que ben devetz conoisser la plus fina;
e membre vos de nostres partimens.

 

La noblesse d'âme qui réside en vous
Et votre grande valeur me retiennent
Il n'en est aucune, ni de près ni de loin
pour peu qu'elle veuille aimer, qui ne s'incline vers vous
Mais vous, ami, êtes si sage
Que vous saurez reconnaître la plus fine
Et vous souvenir de notre pacte.

5. Valer mi deu mos pretz e mos paratges
e ma beutatz e plus mos fins coratges;
per qu'eu vos man lai on es vostr' estatges
esta chanson, que me sia messatges:
e voill saber, lo meus bels amics gens,
per que vos m'etz tant fers ni tant salvatges;
no sai si s'es orgoills o mal talens.

 

Je vous fais valoir mon prix, ma noblesse d'âme
Et ma beauté en plus de mon courage;
J'envoie cette chanson vers vous
Afin qu'elle soit mon messager
Je veux savoir, ô mon plus bel ami
Pourquoi vous m'êtes si distant et cruel
J'ignore si c'est orgueil ou mauvaise foi

6. Mais aitan plus voill li digas, messatges,
qu'en trop d'orgoill an gran dan maintas gens

Mais plus que tout je veux qu'il vous soit dit par ce message
Que trop d'orgueil a causé la perte de maintes gens.

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