Le SOUFISME
dossier spécial
Interview d'un disciple de la tariqa Qadiryya Boutchichiya

    
  
   Loin de la vision monolithique et caricaturale que certains veulent en donner, l'Islam est une religion finalement assez diverse, qui peut atteindre - comme les mysticismes chrétien, hindou, bouddhiste - les sommets et les profondeurs de la plus authentique spiritualité. C'est en particulier le cas du soufisme, bien connu dans l'Inde musulmane, mais peu répandu à la Réunion.
   Ce dossier abordera ainsi cette voie de sagesse qui dépasse de loin la folklorique - bien que tout à fait réelle - image des derviches tourneurs. Une interview exclusive d'un responsable de la revue
Soufisme d'Orient et d'Occident en constituera une partie essentielle.


Interview

  • Pourriez-vous tout d'abord présenter votre revue et votre site Internet ?

    N :  www.soufisme.org est le site de la revue Soufisme d'Orient et d'Occident. Cette revue et ce site sont nés d'une volonté de jeter des ponts, d'une  volonté de communication et de partage. Ils participent en outre du projet de faire découvrir une tradition spirituelle authentique, qui est aussi une  voie de sagesse de tous les temps et de tous les lieux. Pour ce faire, ils sont constitués d'articles qui sont autant d'éclairages sur les valeurs  universelles du soufisme. La revue tient par ailleurs, peut-être plus que tout, à se faire l'écho du soufisme vivant pratiqué et vécu. En cela, la   revue accorde une large place aux témoignages d'hommes et de femmes engagés aujourd'hui dans cette voie, et pour qui le soufisme est devenu une  expérience quotidienne, une expérience de tous les moments."

  • Quelle place le soufisme occupe-t-il actuellement dans l'islam ?

    N : D'un point de vue extérieur (historique, sociologique, voire même théologique dans certains cas), il est  fréquent de constater que le soufisme est considéré simplement comme marginal ou minoritaire dans le monde musulman (sans compter les pouvoirs politiques intégristes qui l'interdisent comme c'est le cas par exemple en Arabie Saoudite). Cette appréciation du soufisme est malheureusement faussée car elle ne prend pas en compte la nature essentielle du sujet auquel elle s'applique : l'expérience vécue de la contemplation et du rapprochement avec la Réalité divine.

    Ainsi, pour "mesurer" la place du soufisme en Islam, il faudrait faire état de son influence réelle sur le monde plutôt que de sa représentativité   quantitative. Si l'on veut prendre un comparatif, on peut trouver un équivalent assez significatif avec les ordres monastiques chrétiens. En effet, qui oserait dire qu'en raison de la faible proportion de moines et moniales parmi les chrétiens, la   voie monacale serait marginale dans la chrétienté ? Une telle position n'est pas raisonnablement tenable eu égard aux apports sans prix de ces différents ordres à l'ensemble de la chrétienté depuis Saint Benoît, tant sur les plans mystique, métaphysique, artistique, scientifique etc. ?

    Il en est de même en Islam. Depuis l'origine, les soufis reçoivent en dépôt et transmettent le souffle originel du Verbe Muhammadien. A ce titre, la  Voie soufie est proprement centrale dans l'Islam et assure sans discontinuer la possibilité de revivification de la religion.

  • Quelles sont les origines du soufisme ?

    N : Un maître spirituel soufi du IXème siècle (al Junayd) a dit qu'au temps du Prophète Muhammad le soufisme était "une réalité sans nom, tandis que de nos jours il est devenu un nom sans réalité". Voilà plus de 1000 ans que ces paroles furent prononcées et l'on voit qu'elles font état de deux choses.

    D'une part, il est fondamental de comprendre que ce qu'on appelle "soufisme" n'est ni plus ni moins que la continuation des pratiques du Prophète Muhammad et des relations qu'il entretenait avec ses Compagnons. L'apparition d'un mot spécifique pour identifier cette réalité d'ordre spirituel fut nécessaire à partir du moment où elle ne fut plus "naturellement" partagée par les nouvelles générations de musulmans. Afin de l'identifier, il est devenu nécessaire de la nommer. Pour autant, l'histoire du mot "soufisme ("taçawwuf"en arabe) ne doit pas être confondue avec sa réalité, laquelle est basée sur l'Amour spirituel, l'excellence du comportement (al ihsan) et l'expérience vécue de la proximité divine. L'analyse scientifique moderne "bute" en général sur cette différence puisqu'elle considère trop souvent le soufisme comme une doctrine de pensée spécifique, ce qu'elle ne peut pas être puisque pure expérience spirituelle. Ainsi l'origine du soufisme tant sur le plan historique que métaphysique trouve source dans la personne du Prophète Muhammad lui-même. (Sur la réalité spirituelle de Muhammad, cf. La sagesse des Prophètes, Ibn Arabi - Spiritualités Vivantes - Albin Michel)

    Le second enseignement de la phrase de Junayd témoigne de la rapidité (quelques générations) avec lequel l'Islam véritable fut appauvri de son sens originel. Très rapidement, les générations successives se sont éloignées de "l'union des coeurs" qui caractérisait l'"état spirituel" de la génération de Muhammad. L'accès à "l'influence spirituelle" de Muhammad devint en fait possible pour ceux et celles qui la recherchaient. Cette influence spirituelle n'était plus l'état donné de la communauté , mais un état à rechercher.

    Rapporté à notre contexte actuel, on peut se demander si cette tendance n'est pas en train de s'inverser. En effet, l'aridité spirituelle du monde  occidental crée les conditions nécessaires pour que la demande et la recherche de milliers de personnes vers cette expérience originelle, intime de Dieu, se fasse avec une pertinence étonnante par delà la gangue culturelle et apparente de l'Islam. C'est ainsi qu'en France par exemple, la voie soufie se développe tant auprès d'occidentaux que de maghrébins, qui après une période de rupture avec leur religion de naissance, retrouvent un sens à la pratique religieuse grâce à cette dimension intérieurement vécue qu'apporte le contact avec un maître spirituel vivant.


  • Quelle est la répartition géographique et humaine du soufisme ?

    N : Il est difficile de répondre à cette question tant le soufisme ne peut se cantonner à un segment de population. Le souffle universel qui le porte en est la raison principale. Dans la voie Qadiriya Boutchichiya (celle à laquelle je suis rattaché), les disciples qui se côtoient viennent d'horizons culturels, professionnels, sociaux etc. extrêmement diversifiés. Tous se fondent dans une fraternité de coeur réelle, concrète et non pas simplement de façade. De nos jours, la mondialisation aidant, on trouve des disciples soufis absolument partout, des Etats-Unis jusqu'en Chine en passant par l'Europe et l'Afrique.

  • Quels sont les principes et les aspirations du soufisme ?

    N : Exercice périlleux que celui de définir avec des mots une expérience spirituelle :-) .
    Le soufisme reprend dans ses fondements l'intégralité des principes de l'Islam en mettant plus particulièrement l'accent sur l'Amour, le  dépouillement intérieur et l'effacement du moi. La perspective métaphysique propre au soufisme repose principalement sur deux notions :
    - d'une part, la nécessité d'une Réalité suprême, à la fois immanente et transcendante, comme cause et finalité de toute la création,
    - d'autre part, la possibilité offerte à l'homme de transformer sa perception habituelle du monde et de retrouver la fibre lumineuse qui sommeille en lui.

    La profession de Foi de la religion musulmane ou "Shahada" peut se traduire en ces termes : « J'atteste qu'il n'y a de réalité que la Réalité divine,  et que Mohammad est l'envoyé d'Allâh ». Elle constitue le premier pilier de l'Islam. Le soufi s'y reconnaît complètement, car, tout son cheminement se déploie et s'enroule autour de ce pilier qui se trouve ainsi revivifié et réactualisé de façon permanente. Comme on a pu affirmer que le soufisme  constitue le coeur de l'Islam, on pourrait dire que l'expérience du soufi est l'esprit même de la Shahada.

    Pour parvenir à la réalisation spirituelle qu'implique le soufisme, l'enseignement d'un guide devient absolument indispensable. Ibn Khaldun (célèbre théologien musulman) a dit "Quant au combat spirituel de l'Intuition et de la Contemplation, dont le but est le soulèvement du voile du monde sensible et la connaissance du monde spirituel [...], elle dépend d'une façon nécessaire et absolue d'un maître de l'initiation [...], sans lequel ce combat spirituel serait vain dans la plupart des cas".


  • Daryush Shayegan, notamment, a étudié les rapports qui pouvaient exister entre soufisme et hindouisme... Que pouvez-vous nous dire sur ces rapports entre la mystique soufie et la mystique hindoue, voire la mystique chrétienne ?

    N : Toutes les traditions authentiques sont les expressions d'une seule et même réalité intérieure, elles sont (normalement) un chemin vers l'Unité et la  proximité divine. Le soufisme est un des chemins possibles. Il ne prétend à aucune exclusivité. Ainsi, il est parfois troublant de se rendre compte à   quel point les écrits de certains saints ou maîtres sont étonnants de similitude alors même qu'ils émanent de personnes rattachées à des religions différentes et même s'exprimant à des époques très différentes. De Rûmi à Saint Jean de la Croix en passant par Ramana Maarshi pour ne citer qu'eux (!), il y a un parfum de fraternité qu'on ne peut ignorer.

    L'oeuvre de René Guénon a, je crois, considérablement contribué à rappeler cette vérité première : l'unité transcendantale des Traditions. Pour  autant, il faut se garder de tout syncretisme.


  • Quel est votre point de vue sur les difficiles rapports entre musulmans et hindous dans le sous-continent indien ?

    N : Je ne connais que superficiellement cette question et je n'en dirai que peu de choses. Tous ces conflits n'ont la religion que pour habit. Ils la salissent d'ailleurs. Lorsque le pouvoir temporel s'empare du coeur des hommes, les ravages sont indescriptibles. Par delà les déchirements ethniques, culturels, politiques etc., il y a surtout un énorme point commun :  la haine et l'ignorance. Lorsque l'oeil du coeur s'éteint, on s'en prend aux autres et aux causes extérieures, plutôt que de méditer sur la nécessité de purifier notre propre regard sur le monde. C'est l'histoire de la paille dans l'oeil du voisin et de la poutre dans le nôtre... La religion est un moyen, elle n'est pas une fin en soi. Il n'y a qu'un seul but : se rapprocher de Dieu et pour cela l'Amour est indispensable.

  • Le soufisme reste relativement méconnu en Occident où, par ailleurs, l'islam a mauvaise presse : quelles lectures, quelles démarches nous conseilleriez-vous pour mieux connaître et comprendre islam et soufisme ?

    N : Eh bien en premier lieu consulter le site www.soufisme.org :-)) .
    Quelques livres de Faouzi Skali : La Voie soufie, Traces de Lumière - Spiritualités Vivantes - Albin Michel), Le Face à Face des Coeurs (Editions du Relié)
    Eva de Vitray-Meyerovitch : Islam, L'Autre Visage (existe en collection poche)
    D'excellentes traductions de l'oeuvre d'Ibn Arabi parues chez Albin Michel également.

    Par ailleurs, l'association L'Isthme (http://www.isthme.org) organise régulièrement en France des conférences, des rencontres thématiques et des   ateliers de découverte sur le soufisme en Occident. Cela peut être l'occasion de rencontrer des personnes pratiquantes et de mieux se rendre  compte à travers leur témoignage de ce que peut être une voie initiatique vivante et authentiquement opérative : ça, on ne le trouve pas dans les livres :-)

    Enfin, il peut être utile de consulter également le site www.tariqa.org, site de la tariqa Qadirya Boutchichya, notamment pour le recueil de pensées et paroles soufies qu'il recense.

     

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Le soufisme en Inde

  


Hazrat Khwaja
Muinuddin Chishti

      L'Inde, terre de spiritualité et terre d'Islam, devait tout naturellement constituer un lieu privilégié pour le développement du soufisme, par ailleurs représenté dans l'ensemble du monde musulman. Dès la période médiévale, et jusqu'à l'époque actuelle, en passant bien sûr par l'ère des Grands Moghols, le monde indien a ainsi connu de nombreux maîtres et de nombreuses confréries soufis. Sages, poètes, mystiques, derviches... ont poussé et prospéré ici dans un milieu particulièrement favorable comme autant de fleurs spirituelles admirées par bien des musulmans, mais aussi de nombreux hindous.

   De fait, le dialogue entre mystiques hindous et musulmans a bel et bien existé et a été fructueux, tant les points de rapprochement entre le soufisme et la bhakti (recherche dévotionnelle de la relation avec Dieu, chez les hindous) sont évidents et nombreux. Les aspirations sont finalement identiques, et les "techniques" ont pu se transmettre des uns aux autres : ainsi la rétention du souffle, bien connue dans le yoga, a été adoptée par certains soufis indiens. Le renoncement au "moi", le non-attachement... se retrouvent chez les soufis comme dans la Bhagavad-Gîtâ ou, d'ailleurs, chez les mystiques chrétiens...

   On pourrait citer de nombreuses figures marquantes dans l'histoire du soufisme indien. J'ai ici retenu trois personnages, parmi les plus représentatifs.
   D'une part Hazrat Khwaja Muinuddin Chishti. Né en Perse orientale vers 1138, il fut illuminé par une révélation, abandonna tous ses biens et s'engagea dans des études auprès des maîtres spirituels musulmans de l'époque.   Une nuit de transe, le Prophète lui ordonna d'aller répandre la foi en Inde. Après un long voyage, le Saint parvint finalement à Ajmer, cité des Rajpoutes. Nombreux furent les convertis et les disciples, dont certains essaimèrent dans toute l'Inde. Il mourut très âgé en 1236, laissant l'image d'un être d'exception, par la sagesse, l'amour et la paix qui émanaient de lui ; il est toujours vénéré de nos jours, par les musulmans, mais aussi les hindous.
   Je parlerai ensuite de Khwaja Mir Dard : il vécut au XVIIIème s. et est considéré comme l'un des principaux poètese l'Ecole de Delhi. A travers lui, il s'agit d'insister sur la précieuse contribution du soufisme à la poésie indienne. Il écrivit en persan et en ourdou, dans un style réputé pour a simplicité, sa pureté et sa profondeur, dont la lecture se fait à deux niveaux, profane et mystique. Ses ghazals sont encore connus et chantés aujourd'hui. Notons que le ghazal et le qawwali - auxquels Indes réunionnaises consacrera sans doute un dossier spécifique - doivent beaucoup aux soufis (vous pouvez déjà télécharger un extrait sonore).
   Dernière figure que j'ai retenue, plus proche de nous encore, Bawa Muhaiyaddin. Si le soufisme, comme l'islam en général, s'est surtout diffusé dans le nord-ouest du Sous-Continent (Pakistan, Gurarat, Punjab...), il a voyagé aussi jusqu'au sud. Muhammad Rahim Bawa Muhaiyaddin est un Tamoul né dans la colonie anglaise de Ceylan, il écrivit des ouvrages, diffusa un enseignement mystique qui le fit connaître largement, y compris aux Etats-Unis où il finit par se fixer, à Philadelphie. Il mourut en 1986, avec l'aura d'un véritable saint, connu par sa volonté de comprendre les fidèles de toutes religions.


(1) Tiré de Islam and the Arab World, édité par Bernard Lewis (Londres : Thames & Hudson, 1976). Avec l'autorisation de Kathleen Seidel (voir la présentation de son site, ci-dessous).


  

  


Rassemblement de derviches - miniature moghole, détail  (1)


Muhammad Rahim Bawa Muhaiyaddin

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Sites Internet

      Les sites Internet consacrés au soufisme sont foison, notamment en langue anglaise. Je ne me risquerai pas à un quelconque choix qualitatif et laisserai aux internautes intéressés le soin de mener leurs recherches sur les moteurs les plus efficaces. J'ai toutefois tenu à vous présenter deux sites en particulier.

 

  

   Serving the Guest (en anglais vous l'aurez compris), est un très beau site de Kathleen Seidel, qui se présente comme un livre de cuisine soufie, accompagné d'une galerie d'art. L'originalité du projet et la richesse du contenu font de ces pages une source d'enrichissement non dépourvue d'esthétisme.
   Les rubriques sont nombreuses : on trouvera une réflexion abondante, des prières liées au repas, des références au Coran, aux traditions, et bien évidemment deux parties extrêmement intéressantes consacrées aux recettes et à la galerie d'art.
   Pour découvrir le site : http://www.superluminal.com/cookbook/


 
   La spiritualité en Islam a été évoqué dans l'interview. Il est donc l'émanation de la revue Soufisme d'Orient et d'Occident. La présentation est sobre et claire, tandis que le contenu est à la fois riche et de qualité. L'essentiel est constitué d'articles, notamment bien sûr sur des sujets spirituels. Mais on trouve aussi abordés le domaine des arts et de la culture, des thèmes plus sociaux ou historiques, ainsi que des dossiers, par exemple sur René Guénon.
   Pour visiter le site : http://www.soufisme.org/   
  

   Quelques liens de plus :
- L'Association Internationale de Soufisme (en anglais) : http://www.ias.org
- Tariqa Qadiriyya Boutchichiya : http://www.tariqa.org/
- La page du soufisme : http://www.chez.com/rumi/soufisme.html
- La voie Qadiriyya Boudchichiya : http://membres.lycos.fr/alfakir/
  

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