La religion des engagés
Monique DESROCHES
Ce texte est une reprise du chapitre II de l'ouvrage
Tambours des Dieux - Musique et sacrifice d'origine tamoule en Martinique
Éditions L'Harmattan - 1996

Ce chapitre, écrit dans une étude consacrée aux "Coolies" de la Martinique, apportera aussi
un éclairage particulièrement utile à la connaissance du milieu malbar réunionnais. En effet,
il est consacré aux pratiques religieuses d'ancêtres communs aux Coolies et aux Malbars, avant
leur arrivée dans les îles.
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          Intégration du social au religieux

    En Inde, le religieux et le social forment un tout indissociable rendant extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, l'établissement d'une démarcation entre le sacré et le profane. Le comportement de chaque hindou est, en effet, régi par un ensemble de règles précises qui lui dictent, par exemple, la place qu'il doit occuper dans la société, le genre de travail qu'il peut accomplir, la nourriture à laquelle il a droit, les dieux qu'il doit vénérer ainsi que les modes d'adoration. Les traditions varieront donc selon l'appartenance à une classe précise dans la hiérarchie sociale. Cet encadrement de la société s'est cristallisé dès les temps anciens et apparaît clairement dans les textes sacrés des Codes des lois de Manu ainsi que dans L'art de gouverner (Artha-Sastra). Ces textes stipulent d'abord une division de la société en quatre grandes classes sociales, les castes, et précisent ensuite pour chacune d'elles, des rôles socio-religieux spécifiques. Ainsi :

  • aux "Brahmanes", le Créateur assigna d'enseigner et d'étudier, de sacrifier pour eux-mêmes et pour les autres (comme officiants), de donner et de recevoir des dons ;

  • aux "Ksatriyas", de protéger les créatures, de donner, de sacrifier pour eux-mêmes et d'étudier, ainsi que de ne pas s'attacher aux objets des sens ;

  • aux "Vaisyas", il enseigna de protéger le bétail, de donner, de sacrifier et d'étudier, de faire commerce, du prêt à intérêt et de cultiver la terre ;

  • aux "Sudras", le Tout-Puissant enjoignit une seule activité, l'obéissance sans murmure aux trois premières classes.

    Cette répartition des activités entre les castes a entraîné une distribution variable de celles-ci à travers le pays. Il semble, en effet, que les castes se soient regroupées dans des régions où leur présence était requise et où l'environnement allait faciliter l'accomplissement de leurs fonctions quotidiennes. Cependant, l'observation directe des phénomènes vécus rapportés dans la littérature contemporaine révèle que la division en castes ne serait pas aussi rigide, imperméable et sclérosée que semblent le démontrer les textes anciens. Il arrive quelquefois, rapporte Srinivas (Religion and Society among the Coorgs of South India, 1952 : 30), que des éléments propres aux castes supérieures soient empruntés par les castes inférieures. Ces emprunts se retrouvent, réinterprétés à des niveaux quelconques de la vie religieuse, sociale et culturelle, et constituent ainsi ce qu'on appelle le phénomène de sanskritisation. L'hindou qui respectera entièrement la liste des devoirs spécifiques à sa caste d'appartenance, se verra réincarner, après sa mort dans une caste supérieure. Benoist souligne à ce sujet que cette idéologie, diffusée par les castes supérieures, permet à chacun d'accepter sa place dans la hiérarchie sociale, puisque le respect de celle-ci et des devoirs qui y sont associés est le gage d'un accès à une connaissance supérieure ("Religion hindoue et dynamique de la société réunionnaise" - Annuaire des pays de l'Océan Indien, 1979: 128).

          Le panthéon indien

    L'ensemble des pratiques religieuses indiennes se rattache à l'hindouisme, c'est-à-dire à la croyance en un Esprit Absolu appelé Brahman. La présence de ce dernier se manifeste à travers une trinité, dénommée Trimurti, composée de Brahma, le créateur, Vishnu, le conservateur et Civa, le destructeur et producteur de vie. Brahma ne fait pas l'objet d'un culte spécial. Par contre, les Brahmanes dédient à chacun des deux autres un culte particulier. Ces deux cultes ont donné naissance à deux grandes traditions religieuses indiennes : les vishnuites et les civaistes. Les vishnuites croient en la théorie de la réincarnation. Ils sont à la recherche d'un dieu personnel qui est en quelque sorte un avatar de Vishnu. Dans cette recherche individuelle, Krishna, lui-même avatar de Vishnu, occupe une place prépondérante. Civa, pour sa part, est connu comme étant à la fois un dieu destructeur et régénérateur. Les paysans l'associent aux mystères de la reproduction.
     Mais il faut souligner que la religion indienne ne possède pas de dogme monolithique applicable à l'ensemble de la population ; une large interprétation du mystique caractérise, en fait, chacun des niveaux de la hiérarchie sociale. Yarrow écrit à ce sujet :
          The Hindu generally does not follow any rigid dogma ; there is a great deal of interpretation between the various views of the divine... ("Hinduism" - Sources of Indian Tradition, 1958; 201)
     Cependant, malgré la diversité socio-iteligieuse apparente entre les divinités invoquées et conséquemment entre les modalités cultuelles, Benoist insiste sur le fait que la discontinuité entre la religion issue des grands textes sacrés, pratiquée par les castes supérieures, et la religion dravidienne des castes inférieures, n'est pas aussi radicale qu'elle peut le laisser paraître :
          Par-delà la multiplicité des dieux et des rites, écrit-il, des analogies profondes permettent une vision unitaire et hiérarchique de l'hindouisme... Tout se passe, poursuit l'auteur, comme si chaque sous-ensemble social (famille, caste, tribu), s'était accroché en quelque point du continuum religieux hindou, dont il fait le centre de sa vie religieuse, tout en s'adressant pour telle ou telle fin précise à d'autres points situés plus ou moins loin et occupés par d'autres sous-ensembles sociaux dont on sollicite les services. (Benoist "Religion hindoue et dynamique de la société réunionnaise" - Annuaire des pays de l'Océan Indien, 1979: 138).
    Cette conception du phénomène religieux hindou est fondamentale, principalement en ce qui a trait à sa composante dynamique dans un système qui, à première vue, apparaît rigide et figé.


* Prof. Monique Desroches
Faculté de musique
Université de Montréal
C. P. 6128, Succ. Centre-ville
MONTREAL H3C 3J7
CANADA
Télécopieur: (514)-343-5877
Courriel: monique.c.desroches@umontreal.ca
SITE : www.mdesroches.com 
Site du laboratoire : http://lrmm.musique.umontreal.ca


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