n 1808,
sur une population totale de 54 000 habitants, la Réunion compte environ 1 600 esclaves
indiens. En 1828, un vaisseau français en provenance de Yanaon, La Turquoise,
débarque à l'île Bourbon un groupe de Telugu, ou Télingas, ayant le statut d'engagés
(travailleurs "libres", donc). Des précurseurs en quelque sorte, appelés pour
la construction d'un pont suspendu sur la Rivière des Roches. Cest cependant lorsque
le système esclavagiste officiel aura connu ses derniers jours que limmigration en
provenance du sous-continent connaîtra un accroissement considérable - encore que très
irrégulier dans le temps, en fonction des législations et des péripéties marquant les
relations franco-anglaises, en cette époque dintenses rivalités coloniales. Il
faut dire que les comptoirs français sont extrêmement exigus et ne sauraient constituer
le riche réservoir de main duvre nécessaire aux colons des îles à sucre.
Par contre, larrière-pays est immense, ses habitants innombrables... mais ce sont
les Anglais qui y règnent en maîtres. (Photo1, photo2).
Cest alors quentrent en scène de peu
scrupuleux personnages : les tristement célèbres "mestrys", agents
recruteurs aux méthodes descrocs qui vont semparer des personnes de milliers
de laboureurs, coolies et autres pauvres hères, tous sujets du roi dAngleterre,
pour en faire des "engagés" destinés au travail sur les plantations ou dans
les manufactures des Antilles, de Guyane ou de la Réunion, en lieu et place des esclaves
affranchis. Ce mode de recrutement explique que limmense majorité des migrants
seront issus des basses castes : ouvriers agricoles (pallas et pallys...), pariahs...
tous laissés-pour-compte dans une Inde anglaise où la misère étend inexorablement son
empire. Les procédés des mestrys sont souvent ignobles : de la fausse promesse à
la séquestration, des clauses fallacieuses sur les contrats dengagement jusqu'à de
véritables rapts... on ne sembarrasse pas de morale. Au cours du siècle, 120 000
Indiens seront ainsi victimes de lodieux trafic. Mais quel aurait été leur sort
sur leur terre natale ?
(Photo3,
photo4, photo5,
photo6, photo7).
Le transport seffectue dans des conditions
inhumaines, à bord de navires surchargés, au milieu du bétail ou de denrées en voie de
décomposition. Cest parfois le naufrage, comme celui de lAlly en 1865
au large du Bengale : 321 victimes. On meurt aussi dépuisement, de maladie,
voire dasphyxie ou de suicide. Sur les lieux de travail, ces "libres"
immigrants sont exploités sans vergogne, généralement au mépris des termes de leur
contrat. Se constitue alors une nouvelle classe servile, souvent plus misérable encore
que celle des esclaves de naguère. Certains privilégiés ont parfois la chance
déchapper à ce triste sort en trouvant quelque emploi domestique :
cuisinière, jardinier... Cest par ceux-ci que sébauchera dabord
lintégration à la société créole en perpétuelle gestation. Intégration
linguistique, intégration religieuse surtout... dans les apparences, mais des apparences
qui imposeront aussi peu à peu tout ou partie des croyances dont elles se veulent les
manifestations.
"Tu as donc changé de religion ? fit
Boadour.- Ce nest pas cela ! Le curé ma dit que je ne devais manquer la
messe sous aucun prétexte. Je vais donc continuer à y aller pour ne pas mattirer
dennuis, mais je continuerai à aller chez Cagny !" (Firmin
LACPATIA : Boadour - Du Gange... à la Rivière des Roches, p.75. Cagny est le
poussari, le prêtre paysan hindou). Souvenons-nous toutefois quau début de la
seconde moitié du XIXe s., 6 000 Indiens imprégnés dune foi catholique
"officielle" mais quelque peu vacillante sont venus de Pondichéry. Pour eux le
Père Charles Laroche fit construire à Saint-Denis la petite chapelle
Saint-Thomas-des-Indiens. Les enfants pouvaient recevoir, en langue tamoule, un
enseignement fort imprégné de valeurs religieuses catholiques. Monseigneur Maupoint,
pour sa part, constate que lIndien "reste attaché à sa religion quil a
sucée avec le lait de sa mère", et le décrit non sans une pitié empreinte de
mépris comme "prisonnier de ses préjugés de caste, de ses vieux jongleurs et de
ses bonzes, de ses superstitions". Considérant les réalités religieuses avec un
peu plus de hauteur, lEglise constatera plus tard dans son rapport
sur la Mission Indienne que, pour ces populations, "toutes les religions sont autant
de chemins qui mènent à Dieu".
Laboureurs et coupeurs de cannes restent confinés au ghetto de leur camp,
dans dinsalubres "cabanons"
(a)
ou des paillotes de torchis, où saisie
(b)
et marmite constituent souvent le seul mobilier. Ils nont guère loccasion de
se mêler aux autochtones. Au centre de ce camp sélève un mât, à son sommet,
chaque soir on allume une lanterne, en lhonneur de Para-Brahma, symbole de la foi
ancestrale. Cest au pied du mât quon se réunit le soir, quon célèbre
les cérémonies du culte...