A LA RENCONTRE DES
MALBARS ET DES TAMOULS
(suite)
TRADITIONALISME MALBAR & |
Je crois en tout cas, et oublions les modèles extérieurs, que lon gagnerait beaucoup à considérer avec tolérance et intérêt les voies différentes choisies par autrui. Nul ne saurait sestimer détenteur dune Vérité unique, en matière spirituelle plus quen toute autre ; partant, qui oserait alors mépriser en toute bonne foi celui qui sefforce à sa manière, avec ses moyens et ses contraintes, de suivre son propre chemin, pourvu que ce soit sincèrement ? Loserait-on au nom de lauthenticité ? Lobservation des réalités réunionnaises ma convaincu que la situation locale est telle quil nexiste pas dauthenticité légitime absolue, ce qui revient à dire que diverses attitudes culturelles, au sens le plus large, peuvent de manière égale et légitime prétendre à une authenticité relative. Toujours est-il que lon ressent un réel besoin de valeurs, nous lavons déjà dit, tant la déculturation est dévorante. En simplifiant énormément, on dira que le traditionalisme malbar peut se prévaloir dhabitudes façonnées puis installées depuis cent cinquante ans, de la conservation de rituels que lInde moderne elle-même a oubliés. Mais ses tenants doivent admettre que ces habitudes nont pu être perpétuées quau prix de certaines concessions, dans la forme et surtout le fond. Les partisans du renouveau tamoul, pour leur part, visent à restaurer des valeurs justement épurées de ces concessions, et ils vont les puiser à des sources toujours vives sur le sous-continent. Mais ils doivent admettre que cette démarche, dans sa nature comme dans sa réalisation, a quelque chose dinévitablement artificiel... quand elle ne traduit pas un simple mouvement matérialiste très occidental de "consommation des signes", des symboles brillants et valorisants de lInde prestigieuse (a). Saurait-on blâmer les uns ou les autres ? Nous aborderons ultérieurement le très important domaine de la religion. Auparavant, attardons-nous sur quelques aspects marquants de la culture indo-réunionnaise. Certains contribuent dailleurs, et parfois de manière profonde, à la culture de lensemble de la population, tandis que dautres, plus difficilement perceptibles, constituent de véritables traits spécifiques.
Le cari ne saurait être servi autrement que sur son "piton" de riz, aliment de base que lon doit lui aussi aux engagés malbars. Autre plat emblématique : le massalé. Aujourdhui en train de se populariser parmi les différentes composantes ethniques de lîle, il a longtemps été frappé dune mauvaise réputation, peut-être due au fait quil est lié dans les esprits à la pratique du sacrifice des cabris et, de là, à la vieille réputation de sorcellerie. Il existe dailleurs encore quelques personnes chez qui la perspective de manger à la table dun Malbar suscite une véritable frayeur, celle dingurgiter on ne sait quoi dinconnu et de maléfique ! Notons que le mot massalé désigne au départ tout type de mélange, sucré ou salé. Le sens réunionnais est donc très limitatif puisquil ne sapplique plus quà la préparation épicée de certaines viandes. On pourrait citer encore le rougail, les brèdes de toutes sortes, le payassam, le bouillon larson, le caloupilé le kadou et le cotonmili, ou encore le mourongue et les bringelles Et puis tout un état desprit et une manière de faire attachés à lacte alimentaire, avec notamment le fait de manger en sabstenant de converser et, au moins pour les repas faisant suite aux cérémonies, oublier fourchettes et couteaux et utiliser le bout des doigts de la main droite pour porter à la bouche la nourriture présentée sur des feuilles de bananier. A lire les lignes précédentes, on comprend que le végétarianisme, associé aux clichés sur lhindouisme, ne fait pas partie des pratiques locales ; seule la viande bovine est véritablement évitée. Il faut savoir que les engagés recevaient leur salaire partiellement sous forme de viande de porc salée ; étant donnée la difficulté à se nourrir en ces temps difficiles, on comprend quil eût été mal venu de faire la fine bouche. Les habitudes végétariennes, si jamais elles existaient chez ces représentants de basses castes (c), ont donc été vite abandonnées. Sest instituée par contre une pratique du carême, dont nous parlerons dans le contexte religieux qui est le sien. Quant aux partisans du ressourcement tamoul, ils sont généralement favorables à ce quils considèrent - peut-être pas à raison - comme un des signes du retour à de plus pures origines : la stricte non consommation de viande. (Photo1, photo2, photo3, photo4, photo5, photo6, photo7, photo8).
(a) Voir aussi l'introduction d'un autre livre remarquable: Koylou, de Florence Callandre. (b) Le tangue rappelle le hérisson et est appelé
tanrec en français (mot d'origine malgache). (c) La rigueur des interdits alimentaires, dans l'Inde traditionnelle, décroît en même temps qu'on descend dans l'échelle des castes. |
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