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traditionnellement l’image du Z’Arabe est attachée à celle de sa boutique, la représentation du Malbar pourrait l’être à celle des champs de canne. Certes cela est de moins en moins vrai, mais le passé pèse encore. Rappelons-nous l’Histoire, l’épisode de l’engagisme, dans la seconde moitié du XIXème siècle, les milliers d’Indiens, tamouls pour la plupart, parqués dans les camps et exploités après les esclaves pour la prospérité de la "filière sucre". Les temps ont changé, mais les traces restent, nombreuses et profondes. L’essentiel de ceux que nous nommerons, de façon générique et pour simplifier, les "Indo-Réunionnais", sont encore installés dans les zones géographiques de tradition sucrière, c’est-à-dire surtout le nord-est et le sud-ouest. Rares sont ceux qui ont élu domicile, par contre, dans le "Sud Sauvage" ou dans les hauts de l’île.

   Sur les 200 000 - ou plus - Indo-Réunionnais, plusieurs dizaines de milliers sont encore impliqués dans la culture de la canne à sucre, du simple coupeur maniant le sabre des journées durant tout au long de la saison (a), jusqu’au grand propriétaire. D’autres sont employés par les deux dernières sucreries encore en activité dans l’île, comme pouvaient l’être déjà bon nombre des premiers engagés dans les centaines de petites unités de production de l'époque. (Photo1, photo2, photo3, photo4).

   Comme pour les autres composantes de la population, une nécessaire diversification des activités a forcément fait son œuvre, et s’amplifie aujourd’hui, même si la majorité est toujours rurale. Un propriétaire réunionnais d’origine indienne a du reste évoqué devant moi une sorte de besoin atavique, partagé par tous les membres de son milieu, de posséder ne serait-ce qu’un lopin de terre. Mais on trouve désormais des Malbars dans tous les secteurs d’activité, du fonctionnariat aux entreprises privées, des emplois subalternes aux postes à responsabilité. Le domaine des transports routiers de passagers, par exemple, est en grande partie aux mains d’Indo-Réunionnais. Insistons toutefois sur le fait que le chômage frappe durement cette population d’origine modeste et dont les taux de réussite scolaire demeurent, de façon inquiétante, très bas. Les progrès existent, mais se dessinent lentement. (Photo5).

   Je répugne cependant encore une fois à m’exprimer en termes de "vérités générales" sur une prétendue "communauté indo-réunionnaise". Saurait-il être question de communauté dans un milieu qui, dès les premiers moments de l’implantation, a été profondément déstructuré ? Premier facteur de cette déstructuration, en même temps que d’une intégration plus ou moins harmonieuse : le métissage. Parmi les engagés du XIXème siècle, les femmes ne constituaient qu’une toute petite minorité. En conséquence, à partir de la deuxième génération, les familles de "ras pur" (b), les "vrais Malbars", ont été en nombre relativement restreint, qui n’a en fait cessé de s’amenuiser. S’amenuiser lentement, d’ailleurs, en raison de la très forte valorisation de l’endogamie dans les familles traditionnelles.

   Le métissage s’est effectué principalement, pour cause évidente de "proximité", par le biais des anciennes esclaves africaines ou malgaches, et ce malgré le mépris racial dont les Cafres pouvaient être l’objet de la part des Malbars (sans qu'il faille faire de ce mépris une règle dépourvue d'exceptions). De nos jours, on peut s’étonner de voir participer à telle ou telle cérémonie de nombreux "san-mélé", aux cheveux crépus et au nez épaté : ils ont choisi de rester fidèles à la religion de leurs pères, bien qu’on les relègue souvent à un rôle marginal. D’autres ont coupé tout lien avec le milieu, sans doute définitivement…

   'évolution linguistique est elle aussi marquée par la rupture de la deuxième génération. La langue tamoule ne s’est perpétuée que sous une forme quasi initiatique ou du moins confidentielle, tant on a fini par l’associer exclusivement à la pratique du culte. Encore aujourd’hui, alors que l’enseignement du tamoul est proposé dans certains établissements du second degré ou à l’université, les parents malbars ne souhaitent pas voir leurs enfants étudier une langue qui ferait d’eux à coup sûr, croient-ils, des prêtres! Le créole et, de plus en plus étant donnés les fondements du système éducatif, le français, sont devenus les langues d’usage courant.

   Sur le plan culturel et sommairement, je pourrais décrire le milieu indo-réunionnais comme une nébuleuse à deux centres. Le premier constitué par les familles malbar "traditionnelles", que l’anthropologue Christian Ghasarian a étudiées avec beaucoup de finesse et de profondeur dans son ouvrage Honneur, Chance et Destin - La culture indienne à la Réunion. Le second regroupant les artisans du "renouveau tamoul", intellectuellement, artistiquement ou sentimentalement engagés, à titre individuel, dans une recherche des racines indiennes. Tout autour, d’autant plus dilués dans la culture ambiante que leurs "intérêts" les éloignent de ces deux centres, tous ceux qui, sans renier leurs origines, font passer leur indianité ou leur malbarité au second plan, quelque peu effacé derrière un système de valeurs tout occidental.

   Les descendants des rares engagés originaires d’autres régions que le Tamil Nâdu se retrouvent, eux, fondus dans la masse pour ainsi dire, même si leur rôle dans la constitution de la "réalité malbar réunionnaise" est "non négligeable", selon Christian Barat (c). En tout cas il est fort peu probable, encore qu’il ne faille pas l’exclure complètement, que l’on assiste à des mouvements pour la reconquête d’une culture télougou ("télinga") ou bengali ("kalkuta")… comme cela existe de la part des Tamouls.

   Socialement, c’est dès l’instant où le sol indien est abandonné que se dissout la structure essentielle : quitter la mère-patrie, c’est en effet perdre sa caste. L’on sait que la caste, au XIXème siècle plus encore qu’aujourd’hui, jouait un rôle majeur, encore que l’Inde dravidienne n’ait acclimaté que tardivement et avec quelques nuances cette institution apportée par les Aryens. Nous ne nous attarderons pas sur ses fondements ni son fonctionnement, sur lesquels l’Occident porte d’ailleurs un jugement souvent caricatural: le système des castes est absent à la Réunion. En lieu et place a pu s’instaurer un ensemble de hiérarchisations parallèles ou croisées, fondées sur la "pureté" ethnique, le prestige ou la fortune. Situation qui a généré une habitude de rivalités, voire de jalousies, entre cellules familiales patriarcales dont la cohésion interne est, elle, remarquable. De nos jours on évolue plutôt vers un individualisme d’influence occidentale bon teint qui, malheureusement, n’aide guère à pallier les effets néfastes des vieux antagonismes.


(a) En gros, de juillet à novembre sur la côte au vent (Nord-Est) et d'août à décembre sur la côte sous le vent (Sud-Ouest).

(b) "Race pure".

(c) Voir son remarquable ouvrage: Nargoulan - Culture et rites malbar à la Réunion.


  
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