a pratique de la marche
sur le feu à la Réunion a, depuis le XIXème siècle, fait
couler beaucoup d’encre : celle des curieux avides de
spectaculaire, des dénonciateurs à l’affût de diableries
et autres tours de sorciers, celle des défenseurs
s’insurgeant à raison contre les précédents, ou même
celle d’auteurs de brochures touristiques cherchant à
attirer le
Z’Oreille
de passage à grand renfort de clichés caricaturaux et
pittoresques... Tout a-t-il été dit ? Peu importe.
Essayons ici seulement de voir et de comprendre à grands
traits ce qu’est la marche sur le feu.
Ses origines se trouvent dans la version
tamoule du Mahâbhârata
(a): Draupadî (Dolvédé à la Réunion), aussi
appelée Pandjalî (Pandialé), née d’un feu sacrificiel devint la femme du
héros Arjuna. Un concours de circonstances contraignit celui-ci à partager
son épouse - qui avait l’obligation de rester pure - avec ses quatre frères.
Pour prouver sa chasteté, Draupadî devait marcher sur le feu à chaque fois
qu’elle changeait de mari. Comme derrière tous les épisodes mythologiques se
cache et se révèle ici un enseignement profond, sinon plusieurs. C’est ainsi
par exemple qu’on considère Draupadî comme une représentation de la force
cohésive donnant vie aux cinq éléments composant le corps physique (les cinq
frères Pândava)
(b).
Selon une autre interprétation, recueillie
sur le terrain, l’idée d’une marche sur le feu effectuée par Draupadî serait
erronée. Il y aurait confusion avec la célèbre ordalie de Sîtâ prouvant sa
chasteté après son séjour chez son ravisseur Râvana (dans le Râmâyana,
sixième livre).
La marche sur le feu elle-même se situe à la
fin d’une période rituelle de dix-huit jours, en principe. Les marcheurs,
sous la houlette du prêtre, vont pendant ce laps de temps se purifier par le
carême et l’abstinence, de même qu’ils vont s’imprégner des éléments
mythologiques liés à leur acte grâce à des récits, voire des représentations
de
bal tamoul, effectués tous les soirs au temple. Je
passerai sur les diverses cérémonies et
pûjâ
qui prennent place durant cette période
(c), pour insister sur quelques moments marquants des deux
derniers jours.
Tout d’abord la représentation du mariage
d’Arjuna (Aldunin à la Réunion) et Draupadî. Les deux personnages peuvent
être incarnés par deux "acteurs", pour une évocation théâtrale populaire au
cours de laquelle on retrace ce passage du premier livre du Mahâbhârata.
Dans une version quelque peu simplifiée des cérémoniels, on se limite aux
épousailles symboliques des deux statues placées dans la balancelle du
mariage, célébrées par le prêtre.
Ensuite le "monte
Tavsi" rappelle un autre moment de la grande
épopée : Arjuna part gravir les pentes de la montagne divine, le Kaïlash,
pour aller y prier et demander à Shiva son arc aux pouvoirs incomparables
(Gândîva). En souvenir de ce passage, un jeune homme vêtu de blanc et jouant
le rôle d’Aldunin grimpe à un mât fleuri de plusieurs mètres de haut et, de
son sommet où il s’installe, il lance vers la foule des pétales de fleurs
que les gens s’empressent de ramasser : ils portent bonheur.
Le lendemain est en quelque sorte le "grand"
jour, celui au cours duquel les pénitents vont à leur tour, comme Pandialé,
affronter l’épreuve du feu. Ils manifesteront ainsi à tous, hommes et dieux,
qu’ils sont dignes du vœu qu’ils ont formé et de la récompense qu’ils en
attendent : guérison de la maladie d’un proche, solution d’un problème
personnel ou toute autre faveur divine.
Tikouli
et
palkouli
sont soigneusement préparés. Le feu est mis à un bûcher (plusieurs tonnes de
bois) qui, plusieurs heures après, sera devenu un vaste tapis de braise et
de cendre.
Les marcheurs, le prêtre, et d’autres
personnes qui participeront activement à la cérémonie - par exemple en
accomplissant le vœu de faire le tour du tikouli en se prosternant - se
rendent au bord de la mer ou de la rivière. Ils y procèdent à divers rituels
sous les yeux de la divinité dont la statue a été conduite jusque là dans un
char. Le prêtre placera notamment un
karlon
sur la tête de certains pénitents. D’autres préparatifs se poursuivent
pendant ce temps à la chapelle.
Finalement, en début de soirée, la
procession fait son retour au temple. On procède à une ultime purification
des lieux et des participants, on sacrifie ou non un cabri, selon les
convictions en vigueur dans le temple et le prêtre est le premier à montrer
la voie, traversant le "trou de feu" d’un pas calme et assuré. Les dieux
regardent. Parmi eux on ne manque pas de remarquer une imposante tête
rouge : c’est celle d’Alvan, un des fils d’Aldunin dans la version tamoule
du Mahâbhârata. Il fit le sacrifice de sa personne, découpant son
corps en trente-deux morceaux avant la Grande Bataille, pour assurer la
victoire du clan des Pândava sur les Kaurava. Sa tête restée vivante fut
témoin de l’affrontement terrible qui eut lieu sur la plaine du Kurukshetra.
Pareillement cette tête, symbole du sacrifice de soi-même, jette aujourd’hui
son regard sur ceux qui font le don d’eux-mêmes en marchant sur le feu.
Après son passage, le prêtre bénit chacun
des marcheurs qui va traverser le champ de braise. Certains portent le
karlon, d’autres leur enfant. On traverse seul ou en petit groupe, mains
jointes ou bras écartés, mains toujours lentement, sans montrer ni crainte
ni douleur. Si l’on presse le pas, si l’on chute, c’est que l’on n’a pas su
se purifier... cela n’arrive qu’exceptionnellement. La traversée se répète
encore deux fois, normalement, dans le silence ou au contraire les
invocations ferventes de l’assistance.
On procédera ensuite à divers rituels dans
le temple et alors s’achèvera cette suite de journées exceptionnelles
d’intensité et de foi (Extrait sonore1,
Extrait sonore2).