es divinités de lhindouisme
réunionnais ne sont pas foncièrement différentes des divinités de lhindouisme en
général. Dieu est tout et il est en tout, tout peut donc conduire à lui :
lobjet comme labstraction, ce qui est en nous et ce qui est hors de nous, un
symbole de pierre ou de bronze comme la dévotion la plus spirituelle. Selon
lhindouisme, dieux et déesses sont des entités - non pas de simples
représentations ou personnifications - appartenant à un monde supérieur à celui des
hommes, plus "proche" de Dieu, le Brahman Suprême. Aussi sont-ils vers
celui-ci des portes plus largement ouvertes que nimporte quelle autre réalité, qui
cependant peut elle aussi mener au But pourvu que lon sache suivre le chemin
quelle amorce. La pratique religieuse est un chemin qui vise donc, en quelque sorte,
à se familiariser avec ces deva - et plus spécialement avec lun deux, que
lon choisit ou quil est traditionnel de vénérer dans la famille - de
manière à progresser vers Dieu.
Les Malbars
appellent habituellement ces deva "bons dieux". Les bons dieux dont les cultes
sont les plus répandus sont bien sûr les grands "personnages" du panthéon
hindou, mais peut-être davantage encore les divinités populaires et villageoises
importées par les ancêtres du Tamil Nâdu ou dautres régions. On ne saurait
cependant pas trouver de discontinuité entre les uns et les autres, tant ils sont
complémentaires, tant les valeurs et réalités quils "incarnent" se
mêlent et se recoupent parfois sans jamais rien, au fond, de chaotique. Chaque dieu ou
déesse peut se trouver représenté par divers moyens matériels, clés
quutiliseront les sens et la conscience pour tenter douvrir les portes dont
nous parlions. Les "sélé"
et les "padom"
correspondent à ce quon appelle mûrti
en sanskrit. Mais les représentations peuvent aussi prendre la forme de pierres, de
plantes, de couleurs et bien dautres symboles encore.
Quels sont donc les principaux "bons dieux" à
la Réunion ?
Sans vouloir ébaucher un quelconque et absurde
"hit-parade", jévoquerai volontiers tout dabord trois divinités
féminines particulièrement à lhonneur : Pandialé, Marliémen et Karli.
Féminines, donc, elles sont à considérer comme autant daspects de la Shakti,
Puissance de manifestation, "Mère Divine, Celle par qui Dieu engendre
lunivers", pour reprendre des propos de Jean Herbert (a).
arli (Kâlî, La Noire) est sans doute
la plus connue du public non initié. Elle-même une des formes de Pârvatî, parèdre de
Shiva, elle est vénérée à la Réunion sous plusieurs aspects tels que Durgâ ou
Mahâkâlî... Son culte est fort populaire parmi les Malbars, qui lui rendent hommage
notoirement par le sacrifice animal. On a alors tôt fait de voir dans en elle une déesse
sanguinaire, et de faire retomber cette réputation sur ceux qui en ont fait leur
divinité délection. Pourtant, si Karli est destructrice et arbore crocs sanglants
ou collier de crânes, ce quelle détruit ce sont les défauts, les attachements...
pour ouvrir plus sûrement la voie vers la libération. Jai entendu lun de ses
dévots en parler comme dun Mère tendre et aimante, protectrice et nexigeant
pas une goutte de sang.
arliémen (Mâryammâ : en tamoul,
ammâ signifie maman ; mâri désigne notamment la variole et la pluie) est la
déesse de la Variole, et une autre forme de Dûrga. En fait, elle est priée pour toutes
sortes de maux, spécialement les maladies infantiles telles que varicelle ou rougeole.
Par une ambivalence typiquement hindoue, elle est à la fois la maladie elle-même - les
pustules sont ses baisers - et celle qui protège contre la maladie. A titre de
curiosité, voici la définition - surtout révélatrice de la mentalité de ses auteurs -
quen donne au début du siècle un dictionnaire de missionnaires catholiques :
"mauvaise déesse qui est censée causer et guérir la petite vérole ( et en
lhonneur de laquelle on voue des filles à la prostitution)"...
Les autres "compétences" de Marliémen
concernent lagriculture, la pluie, la qualité et la quantité des récoltes.
Jai pu observer à la Réunion des représentations où le pied de canne à sucre
fait partie de ses attributs. Cest une divinité spécialement honorée dans les
villages du monde drâvidien, ceux dont étaient originaires les aïeux de la majorité
des actuels Malbars. De nos jours on édifie dans le monde entier des temples à la
déesse.
On peut la représenter, entre autre, sous forme dun
pot ou dune flamme entourée de serpents. Mai est son mois, comme celui de la Marie
des Chrétiens. La ressemblance des noms, la couleur blanche emblématique de Marliémen,
dautres coïncidences peut-être... ont conduit parfois à une plus ou moins vague
assimilation avec Marie, par exemple dans lesprit de personnes impliquées dans la
double pratique religieuse. Il me semble en tout cas exclu de considérer, comme certains,
la déesse hindoue comme une simple adaptation exotique et païenne de la Mère
du Christ. Lors des fêtes annuelles en son honneur, la déesse est amenée, en
procession, jusquaux maisons des malades qui ne peuvent se déplacer ; ainsi
peuvent-ils la prier et lui demander la guérison. Laccompagne alors Katlarien,
son "gardien" (du tamoul Kâtthavarâyan).
andialé (Pañchâli, ou
Dolvédé : cest-à-dire Draupadî) nest autre, quant à elle, que
lépouse des frères Pândava, héros du Mahâbhârata. Son père, le roi
Drupada, lavait accordée comme prix au vainqueur dun célèbre concours de
tir à larc. Arjuna fut ce vainqueur, mais il dut partager sa récompense avec
ses frères. La grande majorité des chapelles "rurales" réunionnaises sont
consacrées à Pandialé, et cest pour elle que sont organisées les marches sur le
feu (b). Sa couleur est le jaune. Un culte dAldunin
(Arjuna) est associé à celui de sa femme, autour des pratiques de la marche sur le feu,
de même quun culte à son fils Alvan (Aravan), le "gardien du
feu", représenté sous la forme dune grande tête rouge.
armi
les autres divinités féminines, on pourrait également citer Pétiaye,
protectrice des enfants, que lon a peut comparer, selon un de mes interlocuteurs, à
la grand-mère qui, dans la famille traditionnelle - ou moderne - prenait soin des marmailles
pendant que les parents travaillaient. Pétiaye, dont le nom viendrait de la contraction
de deux mots tamouls signifiant aïeul et mère, est honorée au même titre que les
ancêtres familiaux. De plus, la coutume veut que les mères lui sacrifient des poules
noires. Diverses légendes en font une forme mineure de Pârvatî. Il en est de même pour
Kartéli, divinité toutefois beaucoup moins sympathique, de lune de ces
espèces maléfiques qui hantent les antiques forêts indiennes et dont il vaut mieux se
concilier la clémence... à moins que lon ne nourrisse le dessein néfaste de
recourir à ses pouvoirs pour quelque action malveillante !
Des déesses plus "classiques" ne sont pas
oubliées, dautant plus que les prêtres brâhmanes officiant dans les temples
tendent à (r)animer la flamme de leur culte. Cest le cas par exemple de Sarasvatî,
épouse de Brahmâ, déesse des arts, de la connaissance et de la parole, ou encore de Lakshmî
(Latchimy... à la Réunion), divinité de la multiplicité, de la fortune, de la beauté,
shakti de Vishnu, qui est essentiellement honorée par les femmes.
(a) Dans Spiritualité hindoue.
(b) Voir le "Gros plan"
sur cette ce thème.