INTRODUCTION
(suite)
RAPIDE SURVOL DE QUELQUES SIECLES DHISTOIRE (3)
Les engagés malbars, eux, sont pour longtemps dans une situation qui ne suscite guère lenvie, même si certains propriétaires, parfois certains fonctionnaires, font preuve dun peu plus dhumanité que la plupart de leurs congénères. "Maintenir les Indiens dans les liens de l'engagement, tel était le but de ce qu'on appellerait, à présent, une campagne de désinformation ou d'intoxication" (a), orchestrée par ceux qui y trouvent leur intérêt, les riches planteurs et les pouvoirs en place. Ainsi se forge dans cette communauté dimmigrés une mentalité qui va se perpétuer, faite de résignation aussi bien que de révolte. Résignation de ceux qui, par la soumission aux maîtres, espèrent trouver la voie de la survie jusquau jour tant désiré du rapatriement vers lInde natale - mais lorsque rapatriement il y a, il se transforme souvent en nouveau cauchemar. Résignation aussi de ceux qui croient trouver refuge dans lalcool. Révolte de quelques courageux qui sinsurgent contre les multiples formes de lautorité dominatrice, qui laissent éclater leur malaise à loccasion de grèves et autres manifestations, qui vont jusqu'à brûler, piller, assassiner, ou qui, seulement, désertent après des milliers dautres. Le suicide - acte dun révolté ou ultime résignation - atteint des proportions presque épidémiques. Cette crise sociale et humaine se conjugue à la crise sucrière : les maladies de la canne, larchaïsme des méthodes dexploitation et la concurrence de la betterave, en cette dernière partie du XIXe s., portent de rudes coups à ce qui constitue le fondement même de toute léconomie. Dans ce contexte dune agriculture sinistrée, les conditions dexistence des engagés ne peuvent quempirer. Une des conséquences majeures de cette conjoncture sera la prohibition définitive, par les autorités anglaises du Gouvernement indien, de lémigration contractuelle, en 1882. On compte alors plus de 18 000 travailleurs indiens sur lîle. Pour eux, au-delà de limpression que peuvent laisser certains comportements extrêmes que nous avons évoqués, il faut comprendre que le quotidien est surtout fait de petites luttes incessantes pour vivre moins mal, autant que faire se peut, pour vivre de manière moins dépendante, sinon plus libre. On cultive quelques pieds de maïs, quelques légumes sur les minuscules parcelles cédées par les grands planteurs, on élève une poignée de volailles, de cabris ou de porcs, on parcourt les quartiers pour vendre ces produits. Ainsi sesquisse un nouveau mode de vie, modeste et laborieux, qui se généralisera au cours de toute la première moitié du XXe s. Lentre-deux-guerres ne voit en effet que peu dévolution. La grande majorité des Malbars continue doccuper des emplois douvriers agricoles dans les grandes propriétés sucrières, et à vivre dans les camps. Lalcoolisme, toujours, mais aussi le paludisme et, en 1919, lépidémie de fièvre espagnole, exercent leurs ravages. Un petit artisanat - pêcheurs, orfèvres... - se développe modestement, que le second conflit mondial fera bientôt disparaître. Les familles créoles emploient des "nénènes" qui, pour leur réputation de sérieux et de douceur, sont presque toutes des malbaraises. Bref, tout ce petit peuple reste à quelques exceptions près condamné à un état proche de la misère, sans plus même sinsurger. Le cas des "bijoutiers-permissionnaires", qui fait l'objet d'un ouvrage de Jean-Régis Ramsamy, est à la fois particulier et représentatif (b).(Photo 1). Quelques exceptions, oui. Des commerçants, des grossistes, grâce à leur habileté et au coup de pouce de la chance, réussiront à établir des situations avantageuses, voire à faire fortune. La récente tradition marchande des Gujerati est telle que cest surtout parmi eux que lon comptera les réussites les plus éclatantes. Les enseignes de bien des établissements prospères et modernes daujourdhui en témoignent encore. On pourrait également citer lexemple du Malbar Mourouvin Moutoussamy, qui parvint à se hisser au rang des grands propriétaires terriens (6000 hectares environ !) possédant en outre, dans lest, sa distillerie, sa sucrerie, son huilerie, sa féculerie, et même un établissement de batelage - une "marine" - à Sainte-Rose. Tandis que les Indo-Musulmans, peu nombreux et, par ailleurs, mieux à même daffirmer leurs spécificités au sein de la société réunionnaise, constituent une communauté fidèle à nombre de ses coutumes, les descendants dengagés hindous sont souvent partagés entre deux tentations. Dune part ils sappliquent à perpétuer sous limpulsion du père de famille, véritable patriarche, des traditions qui débouchent fréquemment sur un esprit de clan. Sous la houlette des rares notables indiens, des associations sont créées - la "Saint-Pierroise" dès 1872 - pour bâtir des coïlous et entretenir la foi. Dautre part le métissage de plus en plus courant dans les classes populaires aboutit à une atténuation des particularités culturelles, comportementales, linguistiques et même physionomiques... Particularités qui, pour certaines, font aujourdhui et depuis plusieurs années lobjet dune sorte de reconquête identitaire - après luniformisation sur le modèle européen vers laquelle a tendu lévolution sociale consécutive à la départementalisation. (a) Voir l'ouvrage de Jean-Claude Laval : La Justice à la Réunion de 1848 à 1870 (Océan Editions, 1999), avec une très intéressante étude de l'injustice institutionnalisée à l'égard des engagés indiens, et de ses conséquences déplorables. (b) Jean-Régis Ramsamy : Histoire des bijoutiers indiens à l'île de la Réunion (Azalées Editions, 1999). |
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