la même époque, dès les années 1850, arrivent
aussi en provenance du Gujerat ces Indiens musulmans que lon surnommera un peu plus
tard "ZArabes"
et qui se tailleront une place de plus en plus enviable dans le commerce local. Des
Indiens de confession islamique avaient déjà été introduits en tant quesclaves.
Comme leurs coreligionnaires originaires dAfrique orientale ou des Comores, ils
avaient dû renoncer à leur culte par la force des choses.
Les engagés malbars,
eux, sont pour longtemps dans une situation qui ne suscite guère lenvie, même si
certains propriétaires, parfois certains fonctionnaires, font preuve dun peu plus
dhumanité que la plupart de leurs congénères. "Maintenir les Indiens dans
les liens de l'engagement, tel était le but de ce qu'on appellerait, à présent, une
campagne de désinformation ou d'intoxication"
(a),
orchestrée par ceux qui y trouvent leur intérêt, les riches planteurs et les pouvoirs
en place.
Ainsi se forge dans cette communauté dimmigrés une
mentalité qui va se perpétuer, faite de résignation aussi bien que de révolte.
Résignation de ceux qui, par la soumission aux maîtres, espèrent trouver la voie de la
survie jusquau jour tant désiré du rapatriement vers lInde natale - mais
lorsque rapatriement il y a, il se transforme souvent en nouveau cauchemar. Résignation
aussi de ceux qui croient trouver refuge dans lalcool. Révolte de quelques
courageux qui sinsurgent contre les multiples formes de lautorité
dominatrice, qui laissent éclater leur malaise à loccasion de grèves et autres
manifestations, qui vont jusqu'à brûler, piller, assassiner, ou qui, seulement,
désertent après des milliers dautres. Le suicide - acte dun révolté ou
ultime résignation - atteint des proportions presque épidémiques.
Cette crise sociale et humaine se conjugue à la crise
sucrière : les maladies de la canne, larchaïsme des méthodes
dexploitation et la concurrence de la betterave, en cette dernière partie du XIXe
s., portent de rudes coups à ce qui constitue le fondement même de toute
léconomie. Dans ce contexte dune agriculture sinistrée, les conditions
dexistence des engagés ne peuvent quempirer. Une des conséquences majeures
de cette conjoncture sera la prohibition définitive, par les autorités anglaises du
Gouvernement indien, de lémigration contractuelle, en 1882. On compte alors plus de
18 000 travailleurs indiens sur lîle.
Pour eux, au-delà de limpression que peuvent
laisser certains comportements extrêmes que nous avons évoqués, il faut comprendre que
le quotidien est surtout fait de petites luttes incessantes pour vivre moins mal, autant
que faire se peut, pour vivre de manière moins dépendante, sinon plus libre. On cultive
quelques pieds de maïs, quelques légumes sur les minuscules parcelles cédées par les
grands planteurs, on élève une poignée de volailles, de cabris ou de porcs, on parcourt
les quartiers pour vendre ces produits. Ainsi sesquisse un nouveau mode de vie,
modeste et laborieux, qui se généralisera au cours de toute la première moitié du XXe
s. Lentre-deux-guerres ne voit en effet que peu dévolution. La grande
majorité des Malbars continue doccuper des emplois douvriers agricoles dans
les grandes propriétés sucrières, et à vivre dans les camps. Lalcoolisme,
toujours, mais aussi le paludisme et, en 1919, lépidémie de fièvre espagnole,
exercent leurs ravages. Un petit artisanat - pêcheurs, orfèvres... - se développe
modestement, que le second conflit mondial fera bientôt disparaître. Les familles
créoles emploient des "nénènes"
qui, pour leur réputation de sérieux et de douceur, sont presque toutes des malbaraises.
Bref, tout ce petit peuple reste à quelques exceptions près condamné à un état proche
de la misère, sans plus même sinsurger. Le cas des
"bijoutiers-permissionnaires", qui fait l'objet d'un ouvrage de Jean-Régis
Ramsamy, est à la fois particulier et représentatif (b). (Photo 1).
Quelques exceptions, oui. Des commerçants, des
grossistes, grâce à leur habileté et au coup de pouce de la chance, réussiront à
établir des situations avantageuses, voire à faire fortune. La récente tradition
marchande des Gujerati est telle que cest surtout parmi eux que lon comptera
les réussites les plus éclatantes. Les enseignes de bien des établissements prospères
et modernes daujourdhui en témoignent encore. On pourrait également citer
lexemple du Malbar Mourouvin Moutoussamy, qui parvint à se hisser au rang des
grands propriétaires terriens (6000 hectares environ !) possédant en outre, dans
lest, sa distillerie, sa sucrerie, son huilerie, sa féculerie, et même un
établissement de batelage - une "marine" - à Sainte-Rose.
Tandis que les Indo-Musulmans, peu nombreux et, par
ailleurs, mieux à même daffirmer leurs spécificités au sein de la société
réunionnaise, constituent une communauté fidèle à nombre de ses coutumes, les
descendants dengagés hindous sont souvent partagés entre deux tentations.
Dune part ils sappliquent à perpétuer sous limpulsion du père de
famille, véritable patriarche, des traditions qui débouchent fréquemment sur un esprit
de clan. Sous la houlette des rares notables indiens, des associations sont créées - la
"Saint-Pierroise" dès 1872 - pour bâtir des coïlous
et entretenir la foi. Dautre part le métissage de plus en plus courant dans les
classes populaires aboutit à une atténuation des particularités culturelles,
comportementales, linguistiques et même physionomiques... Particularités qui, pour
certaines, font aujourdhui et depuis plusieurs années lobjet dune sorte
de reconquête identitaire - après luniformisation sur le modèle européen vers
laquelle a tendu lévolution sociale consécutive à la départementalisation.
(Photo2,
photo3)
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(a) Voir l'ouvrage de
Jean-Claude Laval : La Justice à la Réunion de 1848 à 1870 (Océan Editions,
1999), avec une très intéressante étude de l'injustice institutionnalisée à l'égard
des engagés indiens, et de ses conséquences déplorables.
(b) Jean-Régis
Ramsamy : Histoire des bijoutiers indiens à l'île de la Réunion (Azalées
Editions, 1999).
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